Albertville

jeudi 08.01.2015, 14:00

La réinsertion passe par moins de prison et plus d'aménagements de peine

La réinsertion passe par moins de prison et plus d'aménagements de peine La réinsertion passe par moins de prison et plus d'aménagements de peine

Plusieurs djihadistes ont été arrêtés à Albertville début novembre, il est difficile de savoir s'ils sont incarcérés à Aiton ou bénéficient d'un programme de désendoctrinement.

De manière générale, la prison suscite-t-elle la réhabilitation des condamnés ou au contraire leur radicalisation ou plus banalement la récidive ?
Une question simple à laquelle les réponses sont complexes et multiples. « Ça dépend des gens. Il y en a pour qui ça a de l'effet et d'autres que ça a transformé en animaux sauvages », observe Caroline Livet, avocate à Moûtiers. Il ressort que si pour certaines personnes la prison est un accident de la vie, pour d'autres c'est la poursuite d'un parcours chaotique et destructeur.
« Ceux qui s'en sortent le moins bien, ce sont ceux qui étaient déjà en échappée sociale au moment de rentrer en prison. Ce sont les plus pauvres de tous qui s'en sortent le moins bien au niveau affectif et socioculturel », explique Maryse Meyrieux, responsable des aumôniers à la prison d'Aiton.

Famille et travail
« Un des piliers de la réinsertion, c'est la famille. Ceux qui ont une famille qui vient et qui écrit, ont plus de chance de s'en sortir », insiste l'aumônière catholique. Un constat qui se vérifie dans les chiffres. Les personnes mariées sont moins recondamnées que les autres (38 % contre 61 %), montre une étude sur les risques de récidives de mai 2011 publiée par la direction de l'administration pénitentiaire. Dans une moindre mesure, avoir un emploi avant l'incarcération limite aussi la récidive. Ils sont 55 % à être recondamnés dans ce cas contre 61 % pour des détenus sans emploi avant leur emprisonnement. Certains ont même la chance d'avoir un employeur qui garde leur poste jusqu'à la sortie.

Des peines
qui n'ont pas de sens

La prison, « pour les délinquants occasionnels, ça peut avoir un effet et pour ceux qui sont délinquants "professionnels" et dont c'est le mode de vie, ça n'a pas d'effet » de réhabilitation, avoue Caroline Livet. Mais, ce n'est pas gagné même pour les premiers. « La prison est un monde violent. Toute incarcération est un choc énorme. La détention c'est une violence inouïe. J'en ai vu un qui est arrivé avec le bras en écharpe et l'oeil au beurre noir », témoigne une visiteuse de prison à Aiton qui préfère garder l'anonymat.
Or, estime Nicolas Paradan, avocat à Albertville certains détenus ne devraient pas être mis en détention. « Il y a une partie des personnes incarcérées où il y a un problème de sens de la peine : les infractions routières, l'usage de stupéfiants. Pour la drogue, certes il y a le sevrage du produit, mais il n'y a pas le processus de valorisation de l'individu en parallèle. Pour les infractions routières, la plupart des gens quand vous les incarcérez, ils sont désociabilisés en quelques mois. Il y a perte d'emploi, perte de la femme ». Et ces deux motifs de peine constituent une part importante des détenus d'Aiton.
Même pour « ceux qui font carrière dans les vols où la détention reprend son sens originel, il y a quand même une problématique de réinsertion, qui est toujours la même. Si vous forcez une personne à travailler, vous allez lui apprendre qu'il y a une autre façon de gagner sa vie » , souligne l'avocat albertvillois. D'où l'importance, pour ce dernier, des aménagements de peine (bracelet électronique, semi-liberté où on travaille la journée et revient le soir en prison ou encore la liberté conditionnelle).

Une vision moraliste
Pourtant, regrette Nicolas Paradan, « les conditionnelles sont trop peu données et trop tard. Souvent, le juge d'application des peines leur refuse la conditionnelle parce qu'ils n'ont pas assez payé. Il a une vision moraliste. On ne devrait pas avoir une vision moraliste. On devrait avoir une vision de ce qui marche et de ce qui ne marche pas ». Pourtant, ceux qui en bénéficient ont le plus faible taux de récidive selon l'étude de la direction de l'administration pénitentiaire de 2011. « Le plus important dans la prison, c'est de préparer l'après, insiste l'avocat pénaliste. C'est une question de transition. Vous ne pouvez pas demander à quelqu'un de passer de la détention à l'extérieur sans sas ».

VIRGINIE PASCASE

Journal La Savoie
Un gardien de la prison d'Aiton : « C'est du cas par cas »

Nous avons rencontré un gardien de la prison d'Aiton (qui préfère rester anonyme) pour connaître son point de vue quant à l'effet de la détention sur les prisonniers. À ses yeux, le parcours carcéral peut varier en fonction des raisons de la peine. « Une personne arrêtée en alcoolémie, par exemple, ne sera pas le même délinquant qu'un trafiquant de stupéfiant ou un voleur à l'arrachée. Certains peuvent réussir à se réinsérer, mais s'ils reviennent ce sont souvent pour les mêmes faits ».
La prison crée-t-elle des récidivistes ou permet-elle la réinsertion ?
Il y a les deux cas de figure. Le cas de figure classique est qu'il faut bien venir une première fois. C'est souvent chez les plus jeunes que l'on constate une première incarcération ; ce sont généralement des personnes qui n'ont jamais été incarcérées dans la vie et pour lesquelles la réinsertion est complexe. Celles qui ont eu un parcours de vie un peu particulier, une mauvaise éducation parentale, un entourage inadéquat... Bref, ils se retrouvent en prison et quand ils ressortent, le suivi n'est pas suffisamment assidu pour que l'on puisse garder ces personnes dans le droit chemin et ils reviennent. Le parcours en prison commence par des peines de quelques mois pour finir sur des peines de 5 ou 6 ans.
Et la radicalisation ?
Ce n'est pas pire qu'ailleurs. J'ai effectivement déjà vu des détenus arriver et se radicaliser mais ils étaient déjà convertis à l'Islam. Le souci ne vient pas particulièrement des prisons.
Qu'est ce qui est mis en oeuvre pour éviter la récidive ?
La politique du gouvernement aujourd'hui est ce qu'on appelle la carotte. On leur propose de se réinsérer par le biais du travail, de formations... Le problème est que les détenus vont simplement utiliser ce système pour sortir plus tôt. Ils vont faire croire qu'ils ont envie de se réinsérer, mais en réalité ils n'en ont rien à faire, c'est uniquement pour pouvoir obtenir des jours de remise de peine et sortir plus vite. Nombreux sont les détenus qui vous disent : "Ce que vous gagnez en un mois je le fais en une journée, qu'est-ce que vous voulez que j'aille me réinsérer ? Oui je vais faire de temps en temps de la prison mais avec ce que je gagne à côté, la prison, ça ne me fait rien du tout ". Ils sont parfaitement conscients des risques qu'ils prennent, mais aujourd'hui, en prison, les détenus se croient au club Med. On en a vu dernièrement se créer une page Facebook et se photographier revenant du sport avec des billets de banque.
Des moyens inadaptés ?
La prison ne fait pas peur, ce n'est pas le goulag russe. Un détenu en prison est nourri, blanchi, peut travailler, faire du sport, il reçoit l'intégralité des chaînes du bouquet Canalsat, peut s'acheter ses cigarettes, a accès à des soins gratuits (j'ai vu un détenu être opéré parce qu'il suait des mains, est-ce utile ?). Les détenus ne sont pas malheureux, ils sont mieux traités qu'une personne en maison de retraite ou qu'un SDF. Les moyens, on en a, ce sont les méthodes qui ne sont pas bonnes. Il ne faut pas leur donner envie de revenir.
Il faut vraiment traiter au cas par cas parce que l'on a tout type de délinquance. Il faut éviter de mettre en prison des personnes qui ont commis des infractions minimes, certains n'ont rien à faire en prison. Une assistante sociale n'arrive à voir un détenu qu'une fois par mois au mieux. Nous sommes leurs premiers interlocuteurs, on essaie toujours de les pousser à la réinsertion, mais on ne connaît pas les raisons de leur incarcération, on n'a pas accès à la fiche pénale. Les détenus ont un assistanat en prison qu'ils n'ont plus ailleurs. On vient leur servir à manger, on leur dit quand prendre leur douche... On les envoie à telle heure chez le médecin ou voir l'assistante sociale. À la sortie, pour certains, c'est difficile s'il n'y a aucun suivi.

E.L

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