Albertville

|Beaufort|

jeudi 05.02.2015, 14:00

Colette Vibert-Guigue, la mémoire mouvante et émouvante de la vie paysanne

Colette Vibert-Guigue a par deux fois présenté son film aux habitants de la vallée, suscitant beaucoup d'émotion. Colette Vibert-Guigue a par deux fois présenté son film aux habitants de la vallée, suscitant beaucoup d'émotion.

Colette Vibert-Guigue a cultivé son jardin secret pendant plus de vingt ans sans jamais transiger sur l'esprit qui l'animait. En décidant, à partir de 1969, de filmer la vie quotidienne de sa famille dans le Hameau des Prés au-dessus de Beaufort, cette agricultrice modeste et attentive n'a jamais eu l'intention de réaliser autre chose qu'un film de famille.

Comme une marque d'admiration et d'amour pour ceux qu'elle aimait et pour son environnement naturel.
Pourtant, 30 ans après, ces petits films, montés et commentés par ses soins en une heure et demie de projection, représentent un véritable trésor et un témoignage poignant de la vie d'une famille d'agriculteurs de montagne dans les années 70. Parce que la plupart des gens, des gestes ont disparu, parce que l'agriculture a changé et que l'environnement montagnard ne répond plus du tout aux mêmes exigences.
Il faut monter tout en haut du hameau des Prés pour rencontrer Colette Vibert-Guigue. Là, dans l'élégante ferme familiale aux bois patinés par les saisons, Colette reçoit ses invités avec son doux sourire qui ne la quitte jamais lorsqu'elle parle des siens. Presque étonnée que l'on s'intéresse encore à son histoire... En 1969, afin d'acheter sa première caméra, elle entretient pour la commune, en plus des durs travaux de la ferme, la route des Curtillets aux Prés. « Nous n'avions que 8 vaches, pas d'alpage et il a fallu attendre l'arrivée de la coopérative et le ventre de notre lait pour que nous sortions du régime d'autosubsistance. Nous n'avions donc pas beaucoup d'argent et mon idée de filmer la vie quotidienne aux Prés ne pouvait être acceptable qu'à la condition que je continue à prendre ma part de travail quotidien. »
Grande surprise en enclenchant la marche arrière
Lorsqu'elle a acheté sa première caméra, une Bauer D3 Super 8, toute la famille s'est prise au jeu de cet exercice étonnant, passant sans complexe du travail de la ferme à la contemplation de leur univers. En regardant ces images, on est d'abord touché par une sorte de grâce émanant des personnes filmées, les parents de Colette, sa soeur, son frère et ses neveux. Même les voisins ont accepté de faire partie de l'aventure lors de la sortie des vaches de l'étable au printemps, amusés par la folie qui s'emparait du troupeau devant l'herbe fraîche.
En opposition à la rudesse de la vie en montagne, les sourires, l'humour, et beaucoup d'amour ont envahi l'écran. La plantation des pommes de terre, la remontée de la terre en haut des champs, l'épandage à la main du fumier sur les pentes des Prés, les foins, la fabrication des matelas ou des balais en bouleau... Rien n'échappe à l'oeil attentif de Colette. Elle instille une poésie infinie en ajoutant des images de fleurs, d'abeilles, d'insectes... Comme autant de ponctuations artistiques.
Une manière subtile de montrer que la vie aux Prés était aussi empreinte de douceur et de légèreté.
Petit à petit, Colette se forme aux mystères du montage. Elle achète une colleuse ainsi qu'une visionneuse. Et pendant 10 ans, elle a filmé les siens, passant parfois de l'autre côté de la caméra et laissant sa mère ou sa soeur capter ces instants éphémères.
Pendant 10 ans, toute la famille a regardé sa vie défiler sur l'écran sans jamais imaginer à quel point elle allait changer. « Pendant les soirées, nous regardions ces petits films en nous amusant beaucoup. Le plus drôle fut le jour où mon père me demanda de repasser une séquence où la neige tombait du toit. Je finis par trouver la marche arrière et là, à notre grande surprise, nous vîmes la neige remonter du sol vers le toit. Ce fut une belle partie de fou rire ».
Et puis, le père de Colette meurt en 1980 et elle ne peut plus regarder ces images d'un bonheur perdu. « Pour moi, la magie n'était plus la même ». Seule sa mère, qui mourra à plus de cent ans, fera de la cassette VHS son livre de chevet.
Il faudra attendre 2005 pour que la cinémathèque des Pays de Savoie et de l'Ain propose à Colette de protéger ce précieux patrimoine. Marc Rougerie devra déployer des trésors de diplomatie pour qu'elle accepte de laisser son oeuvre à d'autres mains.
En 2006, la cinémathèque réalise un documentaire intitulé "La route des Prés "sur Colette et ses films. Il fait partie d'une collection "Feuilleton d'une mémoire heureuse ". Quant au film original, il est toujours aux Prés. Colette y a ajouté un commentaire en 2013 et par deux fois, elle a accepté de le montrer aux habitants du Beaufortain. Toujours aussi étonnée par l'intérêt et l'émotion suscités, elle sait, au plus profond d'elle-même que c'est l'amour de la nature et de son pays qui rend ses images si belles et troublantes. C'est un témoignage précieux du courage de ces paysans de montagne qui prirent soin, avec amour, des terres les plus hostiles pour les faire vivre et les entretenir. Et léguer aux agriculteurs d'aujourd'hui un paysage Beaufortain unique et fertile.
SABRINA BENONI

Journal La Savoie
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