Savoie

|Philippe Lebrasseur|

jeudi 19.02.2015, 14:00

« Un vaste chantier de modernisation de notre modèle économique »

« Un vaste chantier de modernisation de notre modèle économique » « Un vaste chantier de modernisation de notre modèle économique »

« Ma première marche en montagne, je l'ai faite dans la vallée de Rosuel. En montant vers le Col de Plan Séry, j'ai rencontré un guide de Peisey-Nancroix, nous avons discuté un moment et, lorsqu'il s'est agi de repartir, je lui ai demandé, comment est-on savoyard ? Il a posé le temps de la réflexion et m'a répondu : être savoyard c'est aimer la montagne ! Depuis ce jour, je suis savoyard » En 1995, il crée sa première société de consulting.

La même année, il est élu dans la liste de Jacqueline Poletti à Bourg-Saint-Maurice où il occupa une fonction d'adjoint. De 1992 à 2009 il suit un parcours de formations longues et continues qui le conduira de l'IFMT à Grenoble, à l'ENA, puis à l'HIEDATE et enfin à 52 ans à Sciences-Po Paris où il accomplit un master en finance d'entreprises et marchés de capitaux.

C'est tout récemment que Philippe Lebrasseur, Président fondateur d'Orex Loisirs a été nommé fédérateur du "Pôle excellence montagne" dans le cadre des pôles d'excellence du tourisme initiés par le Ministre des Affaires Etrangères et du développement de l'activité internationale, Laurent Fabius. Une mission importante et délicate visant à élaborer dès le mois d'avril prochain, un « plan d'action accompagné de deux ou trois projets fondateurs, visant à valoriser les stations de montagne l'été, ainsi que développer la clientèle internationale des stations françaises  ». Philippe Lebrasseur est considéré à ce jour comme l'un des meilleurs experts français des problématiques liées à la montagne. Il a par ailleurs signifié qu'il souhaitait travailler avec les acteurs de proximité.
Le Pôle montagne, pouvez-vous expliquer de quoi il retourne exactement ?
Cette mission fait suite aux Assises du tourisme qui se sont conclues en 2014 et où s'est manifesté le besoin de renouveler et d'adapter l'offre touristique aux évolutions de la demande française et internationale. 5 pôles ont été mis en place dont 1 s'attachant particulièrement à la montagne. Il y a, derrière cette idée, l'intention de rendre plus visible l'offre de la montagne, c'est-à-dire de développer un nouveau projet de loisirs particulièrement l'été. Cette offre de loisirs à venir devra s'adresser à des publics moins sensibles à la montagne, notamment les étrangers hors Europe. Elle devra valoriser les infrastructures existantes, dont la capacité d'hébergement, enfin, elle devra mieux prendre en compte le patrimoine naturel qui contribue de façon capitale à son image de pureté et de qualité de vie.
Ce pôle englobe-t-il uniquement les stations de sport d'hiver de Tarentaise, ou affiche-t-il des ambitions plus générales, à l'échelle de la France ?
Bien entendu, cette mission concerne l'ensemble des massifs français. Toutes les zones de montagne n'ont pas eu le même développement que les Alpes du Nord ou que la Tarentaise qui concentre 50 % de l'offre en remontées mécaniques. Le développement de l'hiver a rendu les massifs aménagés très accessibles, y compris les plus élevés. Paradoxalement, des massifs de moindre altitude normalement plus facile à rejoindre sont peu développés ; l'internationalisation de la demande permettra de valoriser certains d'entre eux. Pour exemple, j'ai aujourd'hui des demandes de Coréens qui veulent visiter la montagne française en randonnée pour découvrir le patrimoine gastronomique, culturel et naturel. Il faut être très optimiste, l'élargissement de la demande permettra de mieux proposer l'offre montagne dans toute sa diversité, des Pyrénées aux Ardennes.
La mise en place d'un tel pôle nécessite également la prise en compte des réformes territoriales en cours, je pense notamment à la future collectivité territoriale, Savoie Mont Blanc. Quels sont éventuellement vos arguments pour faire valoir une telle articulation si toutefois une telle problématique est à l'ordre du jour ?
La question de l'offre montagne se traite au registre du marketing, de la production et de la promotion, moins à celui des réformes territoriales. Ceci étant, la feuille de route est claire, elle fait bien référence aux partenariats avec les collectivités et acteurs du territoire qui ont déjà engagé des actions pour élargir le spectre de la saison et des produits. Une plus grande homogénéité territoriale exprimée en Savoie Mont-Blanc est un bénéfice pour les acteurs de l'offre, les moyens qui convergeront vers l'organisation seront alors plus importants et mieux ciblés, en tout cas sur le périmètre de compétences de la nouvelle collectivité. La valeur exemplaire de Savoie Mont-Blanc pour la montagne n'est pas à négliger.
La future Région Rhône-Alpes Auvergne, avec la encore des spécificités, comment allez-vous vous y prendre ?
La future région Rhône-Alpes Auvergne disposera à ses confins Est et Ouest de deux massifs montagneux emblématiques et touristiques. Toutefois, leur développement n'est pas symétrique et il y a certainement des apports et des expériences mutuels à tirer des deux modèles, avec pour l'Auvergne une dimension de "montagne intérieure" et pour Rhône-Alpes une prépondérance internationale sans équivoque.
Mais ce qui me semble le plus intéressant pour cette grande région, dont je rappelle qu'elle sera la seconde française, équivalente à la Suisse en superficie, peuplée de 7 millions d'habitants, c'est qu'elle sera une référence sur la scène européenne et internationale comme une destination majeure de la montagne dont elle recouvrera tous les aspects.
Revenons maintenant vers la Haute-Tarentaise et la Tarentaise, comment fait-on justement pour faire la promotion d'un tel domaine skiable à l'échelon international ?
C'est essentiellement la qualité des offres qui a permis à nos grands domaines de tenir cette place unique sur le marché international. Lorsque je parle d'offres, il s'agit des domaines skiables, mais également des capacités d'hébergement, des services que nous proposons, de la qualité de la pédagogie du ski, de l'ensemble de la chaîne de valeur construite au cours des décennies passées. La vraie question concerne notre capacité à revoir tout ou partie de notre modèle en intégrant les nouveaux "intrants" dans la production de notre offre. Aujourd'hui, nous devons renouveler une partie de notre parc de remontées mécaniques, un des plus vieux d'Europe (20 ans d'âge moyen par appareil), mais également adapter nos stations aux "valeurs" du développement durable qui sont des marqueurs de référence dans les choix des destinations touristiques.
De ce point de vue les échelons de décisions apparaissent fort nombreux. D'abord les stations elles-mêmes et puis d'autres organismes pour le moins puissants, comme France Montagne, ou encore l'Association Nationale des Maires de Stations de Montagne ou bien encore l'apport de Cluster Montagne. Ne pensez-vous qu'une telle hiérarchie en matière de prérogatives rende les décisions à prendre plutôt difficiles ?
La question que vous posez est celle de la gouvernance nécessaire pour conduire un vaste chantier de modernisation de notre modèle économique. Tout le monde ne peut pas tout faire, il y a des degrés d'intervention propres à chaque acteur. Au premier chef, il me semble indispensable qu'un "ordre de mouvement" politique mobilise les acteurs et fixe le cadre de l'action, il peut être coproduit avec les acteurs.
Ensuite, il est nécessaire d'ordonner les acteurs en fonction des prérogatives des uns et des compétences des autres. Les premières sont l'expression du cadre régalien, les secondes sont fixées statutairement. Au sein des diverses représentations des acteurs de la montagne les passerelles existent et forment une macro organisation assez cohérente. Concernant le Cluster Montagne, c'est certainement l'organisation récente qui s'est la mieux structurée et adaptée aux besoins des entreprises, aidée en cela par les collectivités territoriales et les entreprises adhérentes. Sa gouvernance favorise l'initiative, ce qui a permis de faire émerger une conception moderne de l'économie dans un environnement international.
Entre grandes stations, moyennes et petites n'existe-t-il pas un risque de conflit d'intérêt ou tout simplement des différences de point de vue ?
Il y a des différences opérationnelles entre elles, nécessairement, mais pas de différences fondamentales sur les objectifs. Ce que doivent traiter les stations, c'est leur positionnement et dire quelle destination elles souhaitent être. Les sujets qui me semblent les plus importants à engager concernent les conditions de vie des habitants permanents dans les vallées touristiques, en particulier l'emploi, l'accès à la propriété, la qualité de vie sociétale... des enjeux pour le maintien de la vie dans les vallées.
De plus en plus, on voit dans nos vallées un tourisme haut de gamme se profiler.
Apparemment l'or blanc fait toujours recette. Cependant, n'y a-t-il pas aussi un risque évident de priver une clientèle moins fortunée, de la pratique du ski  ?
Il y a environ 350 stations de ski en France de toutes tailles, ce qui fait une offre dense et diversifiée. L'écart du prix du forfait est du simple au triple selon que l'on skie dans les Vosges, le Jura ou les majors des Alpes ce qui laisse des possibilités d'accès à un large segment de clients. Cependant, c'est vrai qu'un effort doit être fait pour accompagner les clients qui le souhaitent à l'accès aux loisirs de montagne, notamment les jeunes et les enfants. Il y a une pédagogie de la neige qui a été tuée par la réglementation et probablement par les tarifs que les financements publics ne peuvent plus soutenir.
Et pour finir, si nos stations de montagne sont encore florissantes la concurrence internationale est également de plus en plus présente. Qu'est-ce qui va faire alors la différence ?
Pourquoi allons-nous dans le Caucase, en Chine, en Asie, aux Etats-Unis... ? Pour découvrir ce qui est différent et le découvrir sous ses meilleurs auspices. L'Organisation Mondiale du Tourisme prévoyait qu'il y aurait 1 milliard de voyageurs dans le monde en 2020, nous l'avons atteint en 2011. En 2014, 1,1 milliard de personnes a effectué un séjour hors de chez elles. En 2020, il y aura 1,4  milliard de déplacements internationaux et en 2030 1,8 milliards. Ces nombres sont considérables, ils témoignent de la montée en puissance des classes moyennes dans les pays émergents, de l'intérêt toujours croissant des hommes à se déplacer et à voyager ; ils témoignent également de la brutalité du développement. Ce qui fera la différence, ce sera la qualité de l'environnement que nous proposerons, la diversité des cultures, la qualité de nos productions touristiques qui induisent inévitablement la qualité du lieu et du site.

PROPOS RECUEILLIS PAR JEAN-LUC FAVRE

Journal La Savoie
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